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Avant les murs, les usages
Longtemps, les bureaux ont été pensés comme des machines à produire.
Ils deviennent aujourd’hui des lieux de circulation, de rencontre et d’hospitalité. Entre placemaking, palette colorée et modularité des espaces, Elsa Audoin, architecte d’intérieur chez YKRA, raconte comment l’architecture intérieure accompagne ce changement de culture.
Pendant des décennies, les espaces de travail ont été pensés comme des machines bien réglées. Plateaux, cloisons, couloirs ; tables alignées sous une lumière uniforme; une salle de réunion, une cafétéria, quelques plantes pour adoucir l’ensemble. L’architecture d’intérieur mettait de l’ordre, installait des meubles, choisissait des matériaux censés traverser le temps.
Le paysage professionnel a changé plus vite que les plans. On travaille depuis un bureau, un train, un café, une cuisine, une terrasse. Les réunions se déplacent, les équipes se mélangent, les événements s’invitent dans des lieux qui ne leur étaient pas destinés. Les bureaux empruntent les codes des maisons, des clubs, des halls d’hôtel. Ils accueillent des usages multiples, des personnes qui n’y restent pas longtemps, des communautés qui se recomposent. Dans ce contexte, l’architecture d’intérieur fabrique des expériences autant qu’elle organise des fonctions.
Habiter le travail
Cette bascule n’arrive pas de nulle part. Dans ses textes sur les atmosphères, Peter Zumthor rappelle qu’un bâtiment agit d’abord par ce qu’il fait ressentir : lumière, température, son, matières, proportions. L’architecture, explique-t-il, doit permettre à l’homme de « vivre et habiter », et non simplement de circuler.
Dans les bureaux et les salles de conférence, cette intuition trouve aujourd’hui un prolongement dans le placemaking. Un texte récent de Knight Frank insiste sur ce point : le lieu de travail ne doit plus être seulement fonctionnel, il doit être « expérientiel », articuler confort, communauté et engagement.
Parallèlement, l’hôtélisation et le concept de workspitality décrivent la manière dont les espaces professionnels empruntent à l’hôtellerie : réceptions qui ressemblent à des lounges, cafés intégrés, zones de repos, attention aux parcours et aux moments clés de la journée. Le workplace devient une destination autant qu’un outil. C’est dans ce paysage que s’inscrit l’approche de bureaux tels que YKRA. Leur intuition commune : avant les murs, il faut regarder les usages.
La mémoire des lieux
Tout commence par l’histoire d’un bâtiment. Archives, photos anciennes, plans oubliés, récits d’usagers : autant de matériaux qui permettent de comprendre ce qu’un lieu a déjà été. Dans un bureau, une salle de conférence ou un espace événementiel, il existe toujours des habitudes : un escalier où l’on s’arrête, une circulation qui s’est imposée, un coin qui sert spontanément de point de rencontre.
L’architecte néerlandais Herman Hertzberger l’avait déjà montré avec les bureaux de Centraal Beheer, conçus comme une « ville en bâtiment ». Plateaux en terrasses, chemins, petites places, escaliers généreux : le lieu fabriquait des situations où l’on pouvait s’installer, se croiser, échanger. Concevoir un nouvel intérieur, c’est accepter que l’on ne part jamais de zéro.
Penser une journée
Au lieu de dessiner immédiatement une trame de postes de travail, certains bureaux préfèrent commencer par modéliser les journées type. Qui arrive tôt, qui passe en coup de vent, qui reste longtemps, qui reçoit des visiteurs, qui prépare les événements ? Quels sont les moments d’intensité, de détente, de transition ?
« On conçoit un bureau comme on concevrait une maison », résume Elsa Audoin. Comme dans un logement, il y a des pièces réservées, des espaces de passage, des lieux où l’on s’attarde, d’autres où l’on ne fait que traverser. La notion rejoint les approches d’activity based working et celles de l’office “hospitalité”, qui pense la journée comme une séquence de situations plutôt que comme un seul poste de travail.
Dans ce cadre, les « entre-deux » – halls, escaliers, cafés, zones tampons – prennent une importance nouvelle. Ils ne sont plus traités comme des restes de plan, mais comme des lieux qui structurent la vie collective. YKRA les dessine avec autant de soin que les grandes salles : largeur suffisante pour qu’on puisse s’y arrêter, lumière qui donne envie de rester quelques minutes, assises qui autorisent la conversation sans bloquer les flux.
Sus au grège
Reste la question de la palette. Depuis quelques années, les bureaux et salles de réunion très neutres – gris, blancs cassés, beiges, « grège » – ont été portés comme une évidence : consensuels, supposément intemporels, faciles à vendre. Mais « se souvient-on vraiment de moments de vie marquants dans des environnements aussi neutres ? » provoque Elsa Audoin.
On se souvient de lieux qui racontent quelque chose. Dans ses projets, YKRA adopte le parti pris de la couleur, forte ou pastel, mais toujours assumée et liée à un usage. Elle est un outil de récit autant qu’un instrument sensoriel. Elle peut signaler un espace de rencontre, calmer une zone de travail, marquer un seuil.
Le luxe des détails
En filigrane, la question du « luxe » dans les espaces professionnels se déplace. Plus de brillance ne signifie pas forcément plus de qualité. « Le véritable luxe, c’est de travailler avec des artisans locaux, des matériaux sourcés et une cohérence sur tout le projet », souligne Elsa Audoin.
Le confort se joue dans des choses qui se remarquent peu quand elles sont réussies : une acoustique qui permet de parler sans forcer, une lumière qui accompagne les heures, des matériaux qui vieillissent bien, des proportions qui font que l’on n’a pas envie de fuir la salle au bout de vingt minutes. Cette attention rejoint les préoccupations actuelles du workplace placemaking : qualité de l’air, ergonomie, bien-être, inscription dans un quartier, articulation avec la communauté.
Jouer la souplesse
À Genève, le Playground, condense ces idées dans un espace singulier. Lieu de rencontre aux proportions généreuses et au design marqué, il accueille des conférences, des formations, des concerts intimistes, des hackathons, des showrooms et des cocktails. Un lieu qui, par nature, doit souvent changer de configuration sans perdre son caractère.
Plutôt qu’un white cube neutre, YKRA a choisi une identité forte et un dispositif extrêmement souple. Le projet commence par des scénarios : dix personnes en atelier, trois cents debout pour un concert, cent cinquante assises en conférence, plusieurs groupes répartis en parallèle. Dans chaque scénario, on teste les flux, les vues, l’acoustique et les temps de mise en place.
La réponse repose sur une idée simple mais décisive : des parois textiles, légères, acoustiques, antifeu, qui se déplacent, se replient, s’ouvrent. Elles permettent de recomposer l’espace en quelques minutes, de réduire ou d’agrandir une zone, d’isoler une scène sans altérer la perception du volume. Le plan n’est jamais tout à fait le même, mais le lieu reste reconnaissable.
La nouvelle version du Playground, qui ouvrira au rez-de-chaussée en décembre 2026, sera visible depuis la rue, reliée à un café et à une cuisine, dotée d’une salle de conférence isolée phoniquement. L’espace ne se contente plus d’accueillir des événements : il dialogue avec le quartier, devient une destination pour le travail, la rencontre, la programmation.
Un espace, plusieurs vies
« Un projet fonctionne quand les usagers en prennent possession et que des scénarios apparaissent, sans que le plan les ait décrits ou dictés », résume Elsa Audoin. On pourrait en faire un critère simple : un bon lieu professionnel n’est pas celui qui reproduit fidèlement son plan, mais celui qui supporte les usages imprévus sans en perdre l’équilibre.
Les murs, les couleurs, les matériaux resteront là pendant des années. Les manières d’habiter ces lieux, elles, continueront de changer. Dans les bureaux, les salles de conférences, les espaces événementiels, l’architecture intérieure se joue peut-être dans cette tension : offrir des formes assez stables pour durer, assez ouvertes pour laisser les communautés les transformer.
Avant les murs, il y a les usages. Et c’est à partir d’eux que se fabriquent les lieux où l’on travaille, se rencontre, et où l’on a envie de revenir.